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Raymond Huard rappelle dans quelles conditions s'est réalisée l'unité de la gauche de 1905.
Rencontre avec Raymond Huard, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paul Valéry de Montpellier, le 15 décembre 2006. (Cette rencontre a fait l’objet d’une publication.)
Mesdames, messieurs, chers amis,
Je voudrais dire d’abord tout mon plaisir de découvrir ce nouveau lieu de débat, de dialogue qu’est la Fondation Gabriel Péri. Le sujet de cette rencontre, l’unité socialiste en 1905, quelle signification à l’époque, quelle interprétation aujourd’hui, est non seulement un sujet d’histoire, mais concerne aussi la politique contemporaine. Ce sujet a déjà fait l’objet d’une rencontre de la Fondation où les exposés fortement documentés d’Alain Bergounioux et de Roger Martell [1] ont très largement déblayé la question. Je vais donc aborder le thème de ce soir sous un angle un peu différent. Ayant travaillé sur la genèse du parti politique en France, je vais l’éclairer par une réflexion plus poussée sur le contenu même de la notion d’unité, qui demeure souvent mal explicitée, en me demandant, à propos du cas précis de 1905, ce qui fait que l’esprit de division domine à un moment donné de l’histoire, et celui d’unité à un autre. Ensuite j’essaierai de situer l’unité dans une mise en perspective plus vaste, à la fois en montrant comment l’unité socialiste de l’époque se situe dans le cadre de la création du système français de partis politiques, en comparant le cas français avec ce qui se passe dans d’autres pays européens. Enfin je tenterai - c’est un peu aventureux - une comparaison avec la situation d’aujourd’hui. Il s’agit là de réflexions personnelles, certainement discutables. Je souhaite qu’elles soient discutées.
Avant d’en commencer l’étude, essayons de cerner le sujet. Réfléchissons d’abord sur le mot lui-même. Qu’y a-t-il derrière ce mot, unité, en particulier dans la vie politique, mais aussi dans le domaine syndical ? On peut constater que dans le vocabulaire utilisé en politique en France depuis une centaine d’années, il existe une grande abondance de mots qui évoquent l’unité ou l’union. Par exemple, outre unité et union, on trouve aussi rassemblement, le rassemblement populaire, mais aussi le Rassemblement du Peuple Français en 1947 [2], le Rassemblement des gauches républicaines et de la Gauche démocratique en 1946 [3], le Rassemblement pour la République4]. On trouve les mots, front, front populaire en 1936, front républicain en 1956 [5], fédération, Fédération de la gauche démocrate et socialiste 1967 [6], mais aussi les adjectifs, uni, unifié, unique, unitaire. Et ces mots sont employés souvent de façon assez approximative. Le mot unité est en politique, assez mal différencié dans l’usage courant, du mot union. en 1976 [
Par exemple, le parti unifié de la droite actuelle s’appelle Union pour la majorité présidentielle [7] et en 1958 il y a eu l’Union pour la nouvelle République [8]. En fait l’Ump a bien réalisé l’unité organisationnelle d’une bonne partie de la droite.
Dans le langage de la gauche, les choses sont un peu plus claires. Quand il s’agit de formations politiques ou syndicales, l’unité c’est le rassemblement dans une même organisation. On parlera par exemple de l’unité socialiste en 1905, de l’unité syndicale lors de la réunification de la Cgt [9] en 1936, alors que l’union caractérise plutôt une alliance pour agir ensemble, l’union de la gauche. Quand à gauche on emploie le terme unité, c’est à propos d’une action, et l’on précise : « unité d’action ». Même chose pour le mot rassemblement. Il peut désigner un parti comme le Rpf en 1947 ou le Rpr en 1976 ou bien une simple union d’organisations dans l’action : rassemblement populaire.
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Extraits de la conférence de Raymonf Huard (professeur d'histoire contemporaine) à la fondation Gabriel Péri
I- Qu’implique l’unité au sens le plus fort du terme ?
Elle suppose, c’est une lapalissade, que les facteurs divers qui rapprochent les composantes de cette unité soient assez importants pour permettre leur coexistence dans la même organisation. Qu’en tout cas, ils soient plus importants que ceux qui justifieraient une séparation.
Ces facteurs peuvent être d’ordre très divers : communauté idéologique, traditions politiques, exigences du système politique, pression de l’opinion à la base, buts communs, intérêts électoraux….
1) Examinons les facteurs idéologiques. Ils peuvent jouer aussi bien dans le sens de la division que dans le sens de l’unité. Dans le sens de l’unité, ils doivent souder plus solidement les membres d’une organisation, mais ils jouent dans le sens de la division s’il arrive que de petites différences idéologiques soient exacerbées au point de rendre impossible l’unité entre des tendances différentes.
Ces facteurs ont été importants en France, où la vie politique a été très «idéologisée». L’unité de l’UMP, par exemple, a été certainement facilitée par l’effacement progressif de l’héritage gaulliste, et les divisions idéologiques ont cédé le pas à un facteur d’intérêt électoral bien compris, à la fois, face au Front National et face à la gauche. Les différents peuvent se combattre. Les socialistes s’affirmaient très divisés sur la politique à adopter, avant leur dernier congrès de Le Mans en novembre dernier. Lors de ce congrès, ils ont pris en compte l’intérêt pratique à rester ensemble. Ils en ont fait une synthèse, selon l’expression consacrée, pour mieux répondre aux attentes de l’opinion.
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La marche à l’Unité Les Congrès ouvriers et socialistes (1876-1905)
Après l’hécatombe sanglante de la Commune, le mouvement ouvrier français mettra quelques années avant de tenir ses premiers congrès, dont la genèse proche est à chercher dans les délégations ouvrières aux Expositions universelles, et dans le retour des proscrits.
En octobre 1876, s’ouvre à Paris le premier congrès ouvrier, bientôt suivi d’un deuxième à Lyon en 1878, auxquels participent des délégués des chambres syndicales ou à défaut d’associations ouvrières. Y est fondée la Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France (FPTSF). Le ton est modéré.
C’est “ l’Immortel ” Congrès de Marseille en 1879 qui va s’inscrire dans une tradition plus révolutionnaire en souscrivant notamment aux principes collectivistes. À Marseille est créée la Fédération des travailleurs socialistes de France (FTSF). Mais l’union ne durera pas. Le Congrès du Havre (1880) se scinde vite en deux : un Congrès modéré, “ mutualiste ”, “ barberettiste ”, qui se tient Salle de l’Union lyrique et qui n’aura qu’une maigre postérité ; un Congrès rue de Fécamp (salle Franklin) qui regroupe collectivistes et anarchistes. Ce “ Congrès national socialiste ouvrier ” adopte un programme rédigé à Londres par Marx, Engels et Guesde. Le Congrès de la salle Franklin n’est que le prélude d’une longue série de Congrès mais aussi de scissions.
Le Congrès de Reims en 1881 voit s’exacerber les tensions entre Guesde et Brousse mais c’est celui de Saint-Étienne en 1882 qui est le théâtre de la scission avec le retrait des 23 délégués guedistes. Ceux-ci se rassemblent à Roanne pour y fonder le Parti ouvrier bientôt devenu Parti ouvrier français (POF), alors que les “ possibilistes ” amis de Brousse se regroupent au sein du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR), avec le sous-titre de FTSF (Fédération des travailleurs socialistes de France). Ce sous-titre deviendra titre en nom et place de POSR à Paris en 1883.
Alors que le POF va tenir annuellement Congrès, la FTSF se scinde de nouveau au Congrès de Chatellerault (1890) d’où sont exclus Allemane et ses partisans. Ils fondent le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) et lancent un manifeste dénonçant l’électoralisme et les politiciens. À la différence de la FTSF, le POSR allemaniste réunira régulièrement ses Congrès nationaux dans les années suivantes. Il accorde une profonde attention, contrairement aux guesdistes, au mouvement syndical et votera, lors de son Congrès de Paris en 1891, un texte en faveur de la grève générale. Coexistent ainsi sur l’échiquier politique le POF, le POSR, la FTSF, le Comité révolutionnaire central (CRC) blanquiste devenu, en 1898, Parti socialiste révolutionnaire (PSR) sous la houlette d’Edouard Vaillant, à côté de socialistes “ indépendants ”, parmi lesquels Benoît Malon et Jean Jaurès, regroupés ou non dans une éphémère Alliance socialiste républicaine ou dans la Fédération républicaine socialiste de la Seine.
Malgré ces divisions, l’unité va se faire sous la pression – en dernière instance – de l’Internationale. Après la réussite électorale socialiste en 1896, un banquet réunit les municipalités socialistes à l’exception notable des allemanistes. Un texte devenu célèbre sous le nom de Programme de Saint-Mandé est voté (à l’exception toujours des allemanistes). Sous la pression des conjonctures lourdes que sont la crise boulangiste et l’Affaire Dreyfus, un comité de vigilance bientôt suivi d’un comité d’entente – conçu comme un “ comité de rapprochement socialiste ” entre FTSF, POF, POSR, PSR, socialistes indépendants – se mettent en place. Ce sera malgré les très vives dissensions soulevées par la participation de Millerand à un ministère comprenant le Général de Galliffet parmi ses membres, que se tiendra un premier Congrès unitaire des organisations socialistes en décembre 1899. Certes, au IIe Congrès réuni Salle Wagram en septembre 1900, les guesdistes quitteront la salle, et au IIIe Congrès réuni à Lyon en mai 1901, ce sera le tour des membres du PSR. Cela provoquera un premier regroupement en deux formations politiques : un Parti socialiste français (PSF) qui regroupe indépendants, broussistes, allemanistes et un Parti socialiste de France (PSdF) qui regroupe les partisans de Guesde et de Vaillant. L’impulsion décisive viendra du Congrès international d’Amsterdam, où sont présents Jaurès et Guesde, et qui vote en 1904 une motion incitatrice à l’unité.
Les 22-23-24 avril1905, se tient à Paris, salle du Globe (8 boulevard de Strasbourg,Paris 10e) le Congrès d’unification, premier Congrès du Parti socialiste, section française de l’Internationale ouvrière.
Extrait de : Congrès du monde ouvrier, France 1870-1940 ; Guide des sources, Codhos éditions, 169 p, 12 e (commande à l’OURS) |
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